La finance participative « made in Morocco » face au défi écosystémique

26/01/2017

par Anouar Hassoune, Professeur Associé - Université Paris Dauphine & co-directeur de l'Executive Master Principes et Pratiques de la Finance Islamique de Dauphine Casablanca.

C’est officiel : les agréments des banques et fenêtres participatives au Maroc ont été octroyés.

Enfin. Il y en a huit : aux 5 banques exclusivement participatives s’ajouteront trois fenêtres islamiques. Les clients pourront donc s’adresser tantôt à des « joint-ventures » toutes fraîches émoulues, tantôt aux offres participatives des banques conventionnelles qui ont fait le choix de ne pas filialiser leur activité islamique, mais au contraire de les fondre dans leur architecture préexistante. La clientèle du système bancaire du Royaume ne peut que s’en féliciter, puisque la finance participative répond à une offre qui n’est plus latente au Maroc, mais bel et bien manifeste, et cela depuis de nombreuses années. Chacun portera la responsabilité –morale– de choisir entre un produit financier de nature participative et son équivalent conventionnel, en son âme et conscience. Toute possibilité de choix supplémentaire demeure, pour le consommateur, une source de valeur ajoutée.

De prime abord, il n’y a lieu que de se réjouir, en espérant que les clients, aujourd’hui beaucoup mieux informés des subtilités de la finance compatible avec les principes de l’islam, sauront y déceler tant les sous-jacents éthiques que les attraits esthétiques. Cela dit, à mieux y regarder, de très nombreuses questions commencent déjà à se poser, et pour lesquelles la toute jeune finance participative « made in Morocco » devra trouver des réponses si ce n’est parfaites et exhaustives, tout du moins raisonnables et opérationnelles. En voici quelques-unes…

Ecosystème : quel triangle optimal ?

Dans un système financier participatif, il est bon d’avoir des banques, si possible liquides, rentables et bien capitalisées. Mais cela ne suffit pas. Un système financier est un triangulaire : il suppose aussi des compagnies d’assurance (dites takaful) et des marchés de capitaux. Force est de reconnaitre qu’au Maroc, ces deux dernières dimensions sont moins abouties, d’un point de vue réglementaire, que le cadre normatif dans lequel se déploient les banques. En particulier, la législation encadrant le takaful reste incomplète, et le marché manque cruellement de sukuk. Nonobstant les nécessaires ajustements que requerront les activités d’assurance-vie et non vie islamiques au Maroc, il est de notoriété publique que le Ministère des Finances prépare une ou plusieurs émissions de sukuk en dirhams à même d’absorber la liquidité a priori abondante des banques participatives marocaines. Reste à savoir si le secteur privé suivra en matière d’émissions de sukuk, et si la gestion d’actifs, qui a aussi besoin d’indices actions islamiques et de fonds (notamment immobiliers), prendra le relai d’une désintermédiation financière participative salutaire.

Tarification : plus ou moins chère ?

A converser agréablement avec les acteurs du marché, banquiers, assureurs, consultants, journalistes, clients et prestataires divers, il semble qu’un consensus étrange se dessine : la finance islamique « à la marocaine » sera résolument plus chère que sa consœur conventionnelle.  Pourquoi tant d’abnégation à nourrir une idée fausse ? Les uns arguent de coûts supplémentaires ; les autres notent que les banques participatives ne disposeront pas de la taille critique ; les derniers nous assènent que les clients eux-mêmes sont tout à fait disposés à s’acquitter d’une taxe-prime à la Charia-conformité. Rien n’est moins sûr. En définitive, la tarification relève d’une décision de gestion, elle-même tributaire d’une espérance de rendements, fonction d’une stratégie commerciale de parts de marché. Pour survivre de manière pérenne, la finance participative doit logiquement proposer les mêmes prix que son équivalent conventionnel, le choix du consommateur se reportant alors sur d’autres critères plus affinitaires. En définitive, si elle se veut sociale et se pense éthique, elle devrait même être moins chère…

Comportement du consommateur : immigration ou émigration ?

La finance islamique est chargée d’émotions. Il est tout de même toujours surprenant de constater tout l’encre qu’elle fait couler ici et là, tandis que d’un point de vue purement économique, il n’y a aucune raison qu’elle déchaîne davantage les passions qu’une boucherie halal, qu’une épicerie casher ou qu’une école catholique. Alors la question devient : comment le consommateur marocain réagira-t-il face à cette offre nouvelle, et pour certains encore mystérieuse ? Existe-t-il au Maroc un vivier significatif de clients non-bancarisés pour des raisons religieuses ? La finance participative aura-t-elle le loisir d’attirer à elle des clients qui, jusqu’ici, n’avaient pas accès à la banque ? Seul un test grandeur nature nous le dira. Ce qui est certain, en revanche, c’est que nonobstant cette « immigration » de nouveaux clients, il y aura très vraisemblablement une « émigration » de clients jusqu’ici bancarisés de manière conventionnelle vers les banques islamiques. Cela explique très certainement pourquoi les huit « nouveaux » entrants n’ont en réalité rien de… nouveau. Ce sont les acteurs historiques de la place, en partenariat avec des pourvoyeurs de savoir-faire étrangers, qui organiseront le marché participatif. En termes consolidés, et à iso-périmètre de groupe, la déperdition de clientèle sera donc a priori minime.

Impact social : verdâtre ou verdoyant ?

Les manuels de finance islamique n’en démordent pas : le commerce de l’argent Charia-compatible sera socialement responsable ou ne sera pas. En d’autres termes, la finance islamique porterait en elle, comme une seconde peau, une promesse humaniste, altruiste, généreuse, progressiste… bref, verte. Sera-ce bien le cas ? A priori, peu d’initiatives ont été annoncées en matière de microfinance participative à ce jour au Maroc. Il ne semble pas que les institutions agréées en début d’année aient prévu une action si ce n’est spectaculaire, tout du moins significative en matière de microfinance. De la même manière, les énergies vertes n’apparaissent pas explicitement comme un enjeu capital de la finance participative marocaine à court ou même moyen termes. De surcroit, à ce jour, les conversations autour de la finance islamique marocaine n’ont guère identifié le logement social comme une des priorités majeures de son mandat. Enfin, si le secteur agricole attise en effet les convoitises, le milieu rural au sens large ne semble pas aiguiser les appétits au-delà du raisonnable. Du verdâtre au verdoyant, il y aura sans doute de nombreuses nuances de vert dans les actions des institutions financières participatives marocaines, et ces tons, de manière plus impressionniste qu’expressément planifiée, nos yeux n’en prendront la pleine mesure que dans le long terme.

Territorialisation : modèle exportable ou ghetto narcissique ?

L’industrie financière islamique mondiale a les yeux rivés sur le Royaume chérifien. Ce n’est pas tous les jours qu’un pays de l’importance du Maroc, au croisement des mondes africain, arabe, européen et méditerranéen, s’immerge de manière aussi résolue dans l’univers subtil de la finance participative. Quand bien même plusieurs des cinq « nouvelles » banques fraichement agréées par le régulateur accueillent à leur capital des co-investisseurs originaires du Mashreq, il est encore trop tôt pour se prononcer a priori sur la vocation tantôt internationale, tantôt domestique de la finance participative « made in Morocco ». Deux forces devraient agir dans des directions opposées, un peu comme deux aimants qui se feraient face avec la même polarité. La première de ces forces, c’est l’ambition africaine clairement affichée par les banques marocaines, déjà des acteurs financiers majeurs en Afrique francophone. Par le truchement des filiales africaines, la tentation sera grande d’exporter la finance islamique marocaine au sud. En sens contraire, la seconde force aura davantage tendance à réfréner les ardeurs internationalistes des banques de la place de Casablanca. En effet, la finance islamique porte en elle une dimension politique (au sens noble du terme, i.e. relative à la « polis », soit la vie de la cité). A trop vouloir exploiter le potentiel d’attraction de la finance islamique marocaine en-dehors de ses frontières, on risque de la politiser davantage, ce qui finira par la desservir, en la chargeant d’un rôle d’ambassadeur qu’elle n’a pas forcément, a priori, choisi d’endosser. D’ailleurs, à ce jour, Casablanca Finance City n’a pas rendu explicite sa stratégie en matière de finance participative. Malgré les volontés des uns et des autres d’exporter le « modèle marocain » (malikite) de finance participative, la tentation sera grande, dans un premier temps, de faire la preuve de la viabilité de ce modèle au sein-même de l’économie-mère, i.e. la matrice casablancaise. A contrario, si une telle posture narcissique perdure plus que de raison, le risque sera celui de la ghettoïsation de la finance participative marocaine, jalousement arc-boutée sur son désir de perfection esthétique.

Modèles d’affaire : du vieux avec du neuf ou du neuf avec du vieux ?

Pour finir, force est de reconnaitre que la finance participative constitue une formidable opportunité pour alimenter un vent de nouveauté, d’innovations et d’esprit d’entreprise au cœur-même de la finance marocaine. Reconnue bien au-delà des frontières du Royaume comme une industrie saine, robuste et impeccablement régulée, la finance marocaine n’en demeure pas moins prudente, partisane de l’évolution plutôt que de la révolution, relativement conservatrice et peu encline à des prises de risque inconsidérées. Quand fut la dernière fois que le système bancaire marocain a connu une telle émulation, une telle effervescence, un tel désir de neuf ? Il n’y a guère plus longtemps qu’une décennie, l’idée-même de la finance participative faisant gentiment et poliment sourire ; il y a cinq ans, les premières initiatives, timides, ont contribué à démocratiser et à vulgariser le concept de finance participative ; il y a deux ans, un consensus s’est dessiné pour reconnaitre que le Maroc, d’une manière ou d’une autre, ne pouvait pas ne pas s’approprier ce qui, en définitive, lui est parfaitement naturel, ne serait-ce qu’eu égard à son statut-patrimoine géographique, politique, culturel, philosophique et religieux en tant que clé de voûte euro-afro-arabo-méditerranéenne. Mais une question de fond demeure : quelle finance participative voulons-nous pour le Maroc ? Celle qui consiste à proposer du vieux avec du neuf, ou bien celle qui entend créer du neuf avec du vieux ? La première option consiste à voir dans la novation règlementaire autorisant les banques participatives au Maroc (le « neuf ») un bon prétexte pour rendre audible une lecture antimoderne voire rétrograde des principes musulmans (le « vieux »). Dans cette perspective, les banques islamiques s’interdiraient toute innovation, se contentant de servir sobrement une clientèle pieuse et conservatrice. Au contraire, la seconde option consiste à user de la finance islamique, adossée à ses principes ancestraux (le « vieux »), pour participer corps et âme à l’émergence de la finance de demain, nomade, digitale et tribale (le « neuf »). A mesure que la finance devient une commodité, un « service de consommation courante », c’est elle qui vient au consommateur et non pas le client qui va à elle. Notre agence bancaire, nous la transportons dans notre poche, où se trouve notre smartphone. Ses canaux de distribution ne sont plus physiques, mais passent pas l’animation de pages Facebook dynamiques, de tweets rondement calibrés et toujours à propos, de visuels Instagram et de Snaps plus suggestifs qu’explicites, de marketing digital hyper-segmenté pour toucher de manière différenciée toutes les tribus : autant l’agriculteur, dans le monde rural, pour qui l’exigence religieuse est a priori austère et peu exubérante, que le jeune urbain pour qui les enjeux symboliques doivent avoir du relief et ne sont pas du tout en contradiction avec la modernité ou la technologie. Dans cette voie-là, la finance participative devra s’approprier les fintechs, la désintermédiation financière, les fonds d’investissement de dernière génération adossés à des actifs innovants (les technologies de pointe, les énergies nouvelles, les nouveaux matériaux, les classes d’actifs alternatives), les modèles de management inclusifs et collaboratifs, les vecteurs de communication les plus modernes, et les technologies bancaires les plus fluides. Ces options stratégiques ne sont pas encore tranchées, et il à parier que le positionnement respectif des banques islamiques marocaines reflètera un spectre assez large de doctrines, en fonction des cibles de clientèle retenues.

 

Anouar Hassoune, co-directeur de l'Executive Master Principes et Pratiques de la Finance Islamique.